Prisons : « C’est tout de même mieux que dans les pays d’Afrique, M’dame ! »

Rejeté, le protocole d’accord. Repoussée (jusqu’à quand ?), la reprise du travail dans les prisons de Wallonie et de Bruxelles. La situation de nos établissements pénitentiaires s’enlise, et avec elle, le niveau minimal de dignité humaine due à chacun : détenus, comme gardiens. N’en déplaise à celles et ceux qui croient que les conditions de détention sont plus qu’acceptables, a fortiori pour ceux qui ont fauté. Une récente visite à la prison de Tournai m’a permis de constater l’abnégation de la Direction de l’établissement et des membres du personnel non grévistes, pour servir leurs détenus. Mais j’ai aussi pu constater que même s’il avait été approuvé, cet accord risquait malheureusement de ne pas solutionner totalement la situation à la prison tournaisienne. Elle est indigne d’un pays civilisé au XXIe siècle – et elle laisse préjuger sans peine des conditions pénibles de détention à Forest, ou dans d’autres vieilles prisons de Wallonie.

Epaulés depuis bientôt cinq semaines par des policiers, des militaires, la Croix Rouge, la Protection civile, ceux qui ont choisi de travailler font tout pour que règne l’ordre parmi les 185 détenus, et pour que ces derniers bénéficient d’un traitement “humain”. Mais privés de parloirs, les détenus n’ont pas vu leurs proches depuis 30 jours !!! Leurs 3 repas quotidiens leur sont servis en une fois le midi. Les douches ? Une fois tous les deux jours, quand tout va bien. Mais ça, c’est grâce à la bonne volonté du personnel et des soutiens présents. Le préau : 1h30 tous les deux jours. Ajoutez à cela des installations vétustes, inefficaces, où chaque mur transpire le sous-investissement chronique dans les prisons du sud du pays, et l’inexplicable lenteur des dossiers soumis à la Régie des bâtiments.

Non, la vie n’est pas belle en prison ! Non, ce n’est pas l’hôtel ! Non, les agents n’ont pas le “cul dans le beurre”. Ceux qui ont choisi de rester en poste commencent à sérieusement accuser le coup. Si on solutionnait déjà, ou plutôt enfin, le problème d’absentéisme chronique, les cadres déficients et l’infrastructure vétuste, leurs soucis quotidiens seraient déjà moins nombreux, et les conditions de détention et de travail bien meilleures… Il conviendrait d’examiner en profondeur ce qui se cache derrière cet absentéisme.

Pas de « Prison Cloud » dans une aile C… digne d’Alcatraz

Leur quotidien -celui des gardiens, comme des détenus – n’était déjà pas folichon, au pied des hauts murs de la rue du Chantier. Erigée en 1868 « d’après les idées les plus progressistes, notamment prodiguées par Edouard Ducpétiaux » (dixit, sans rire, le site web de la Régie des Bâtiments), la prison de Tournai n’a en effet pas vu le temps passer au même rythme que certaines homologues flamandes. Traduction : les investissements du Ministère de la Justice et de la Régie des Bâtiments ont longtemps été concentrés au Nord du Pays. Ce n’est pas un secret, et cela explique, aussi, la dichotomie communautaire vécue dans le mouvement syndical entamé le 26 avril dernier. L’aile C de l’établissement tournaisien est quasiment d’époque.

La visite tranche furieusement avec la vision de l’aile B, rénovée pour 4,2 millions d’euros en 2009, pire encore, avec la prison « high-tech » (mais déshumanisée, semble-t-il) de Leuze-en-Hainaut ! Ici, point de tablettes électroniques reliés au « Prison Cloud », point de salle de musculation, ni de téléphone dans les cellules. L’aile C, « belle » sur le plan patrimonial, a plus le goût de nos vieux films où l’on croisait Gabin que ce qu’on imagine d’une prison du XXIe siècle. L’humidité y est présente, les installations électriques hors d’âge, et on taira d’autres manquements graves à la sécurité pourtant intrinsèque à ce type de lieu… « Il y a un an, on a inauguré de nouveaux ateliers et une infirmerie. La cabine électrique est si vieille qu’elle n’est pas à même d’alimenter ces espaces, on a dû bricoler. » explique le chef de quartier et assistant pénitentiaire faisant fonction.

Contraste avec la prison de Leuze

Les dégradations perpétrées par les détenus au cours des dix premiers jours de grève n’ont rien arrangé : mobilier, sanitaires, des cellules ont été saccagées. Certains ont tenté d’incendier l’immeuble par les conduits d’aération, d’autres ont brisé la vitre de l’espion à leur porte, ou forcé les guichets (trappes passe-plats). Personnellement, je comprends leur désarroi puis leur colère, sans approuver les dégradations. Donc non, ni le cadre de travail, ni les conditions de détention à Tournai ne prêtent à l’enthousiasme. Je le rétorque aux quidams qui me répètent à volonté qu’« il est scandaleux d’offrir du luxe à ceux qui ont fauté ». Car le seul luxe, ici, c’est de pouvoir sortir de cet endroit. La Direction le reconnaît : « Les bâtiments ont été pensés au XIXe siècle, et rien n’est adapté à la manière dont on doit concevoir aujourd’hui la vie en prison et favoriser la réinsertion ». On y compte 185 détenus actuellement, « donc c’est clair, nous ne sommes pas en situation de surpopulation par rapport à la norme« , tempère d’emblée le chef de quartier et assistant pénitentiaire faisant fonction. Ni en surpopulation d’effectifs ! Par pause de la journée (6-14 et 14-22), sur le papier, 25 agents pénitentiaires sont là pour assurer la surveillance. Sur le papier. Car régulièrement, ils sont bien moins nombreux. La pression retombe toujours sur les mêmes épaules.

Quand on voit l’état de la prison de Tournai, on comprend mieux le principe aberrant de rationalisation homogène. Quand des équipements modernes, dans des établissements récents, réduisent les besoins en personnel, cela devient inimaginable, quand tout est encore « à l’ancienne », mais avec l’intérêt du contact humain entre gardiens et détenus. Réduire les moyens à Tournai, c’est mettre le feu à l’établissement. Donc, non, le plan de rationalisation n’est pas une bonne chose. Ceux qui ont choisi de poursuivre le travail le disent, sans ambages. Notamment pour décrier la mesure de réduction d’effectifs de l’ordre de 10% prévue uniformément pour toutes les prisons. « Peu importe qu’elles aient les douches et téléphone en cellule, comme à Leuze, ou, qu’on ait des besoins en personnel pour encadrer les mouvements des détenus à chaque douche, ou chaque coup de téléphone, comme ici, la mesure serait appliquée de la même manière. Ce serait totalement incohérent« , illustre Annick Cassez, Directrice adjointe.

Le retour risque d’être tendu

Sur le parvis de la prison, les drapeaux rouges et verts flottent au vent, les grévistes n’ont pas délogé. Ils défendent leurs revendications. Ils luttent contre la rationalisation, les mesures d’austérité, d’économie… Croisements parfois difficiles et tendus avec ceux qui veulent travailler, qui veulent faire « tourner leur outil« , qui veulent se soutenir entre collègues durant ces moments difficiles et qui veulent surtout préserver un minimum de conditions de dignité aux détenus. La reprise du travail s’annonce compliquée. Entre collègues, avec les détenus « abandonnés ». La fatigue accumulée par certains, en plus de la tension, seront palpables dans les équipes. La grève laissera des traces.

Grâce au soutien de 6 policiers chaque jour, de 8 soldats venus de Kleine Brogel, de membres de la Croix Rouge et de la Protection civile, le minimum reste assumé, tant bien que mal. Mais si tous, autour de la table, s’accordent pour dire qu’il y a lieu de se battre pour de meilleures conditions de travail et des infrastructures moins vétustes, ceux que nous avons rencontré ont choisi de rester en poste. Ils viennent chaque jour, parce qu’ils travaillent pour l’humain. Et qu’il ne leur est pas aisé de voir un détenu qui vient de raccrocher le téléphone, avec sa petite fille en pleurs à l’autre bout du fil, parce qu’il n’a pas été autorisé à la gamine de voir son papa depuis un mois.

A l’accueil, le policier qui m’avait ouvert chaleureusement m’oriente désormais vers la sortie. Il retourne ensuite à ses écrans de contrôle, alors qu’aucune famille n’est passée par le sas détecteur de métaux depuis quatre semaines… Si la culture du service à l’autre et les hommes de bonne volonté ne sont pas morts, notre Etat, lui, semble décidément bien moribond…

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