Inquiétudes sur la situation post-électorale au Burundi

Interpellation à M. Rudy Demotte, ministre-président, sur la situation au Burundi après les élections : Monsieur le Ministre-Président, le 27 mai dernier, notre Parlement a adopté une résolution relative au soutien de la paix et de la démocratie et au suivi du processus électoral au Burundi. Le premier point du dispositif demandait explicitement de soutenir « la tenue d’élections libres, inclusives, équitables et transparentes au Burundi et, d’autre part, d’affirmer l’importance du strict respect des accords d’Arusha, dont notamment la limitation à deux mandats présidentiels ». L’avenir a malheureusement démontré le contraire puisque, le 21 juillet, Pierre Nkurunziza a été réélu président avec plus de 69 % des voix.

De l’avis des observateurs étrangers, le taux de participation était faible à moyen et les principes d’élections justes, transparentes et crédibles ont tout simplement été bafoués. Ne parlons même pas du pluralisme des médias et de la liberté d’expression, des concepts qui ne semblent plus vouloir dire grand-chose vu le passage à tabac de journalistes par des membres du service national des renseignements. Les faits de violence se poursuivent bel et bien, notamment l’assassinat de membres éminents de l’armée. Par ailleurs, la situation sécuritaire est difficile dans certains quartiers de Bujumbura où ont lieu des échanges de tirs et des explosions de grenades ayant entraî- né de nouveaux morts parmi la société civile et des blessés au sein des forces de l’ordre. Quelle est la réaction de la communauté internationale? Les missions d’observation telles que celle de M. Couchepin, envoyé spécial de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), portent-elles leurs fruits? Quelles dé- marches notre pays a-t-il entreprises depuis lors en faveur d’un retour à la paix?

Réponse de M. Rudy Demotte, ministre-président. Je partage vos préoccupations sur la situation post-électorale nationale et locale au Burundi, exprimées en dépit de ce qui se fait déjà à l’échelon international. Je pense que les élections n’ont pas été un modèle de liberté et de démocratie. Et ces mots sont lourds. La manière dont elles ont été organisées a des conséquences sur la paix civile dans le pays, mais aussi dans la région. Comme l’ont dé- montré les accords d’Arusha, le Burundi est un domino dans un jeu complexe. Le fait qu’il y ait de nombreux réfugiés burundais dans les pays limitrophes, essentiellement en République Dé- mocratique du Congo, au Rwanda ou en Tanzanie, dans des régions sujettes et sensibles à cette situation, doit nous interpeller. Il y a là un problème majeur. La manière dont ces élections se sont déroulées est évidemment en opposition avec les valeurs que nous avons jusqu’à présent soutenues au Burundi.

J’ai déjà eu l’occasion de vous dire que notre Fédération exerce ses compétences en collaboration avec d’autres niveaux tels que le l’État fédéral et l’Union européenne. J’ai récemment pu faire le point à ce sujet avec l’ambassadeur de l’Union européenne à Bujumbura, que j’ai rencontré pour écouter son ressenti et lui faire part de mon appréciation, assez proche des témoignages que vous venez, les uns et les autres, d’exprimer. Depuis le 1er octobre dernier, l’Union européenne a pris, à l’encontre de quatre hauts responsables burundais, un train de mesures individuelles concernant le gel des avoirs et des restrictions de déplacements. L’Union européenne a également adopté le principe des consultations «article 96» avec le Burundi. Cette procédure est déjà reprise dans l’accord de Cotonou. Elle permet de prendre des mesures en cas de dégradation observée et persistante de la condition des droits de l’homme, des principes démocratiques et de l’État de droit.

En ce qui concerne nos relations bilatérales et les projets de coopération menés avec l’APEFE, notre ligne de conduite est claire: nous veillons à ne donner aucune légitimité ni aux éléments qui sont à l’origine des troubles ni au pouvoir en place qui continue à mener des exactions, et nous tentons parallèlement de répondre aux besoins de la société civile. Dès le mois de mai, j’ai donné instruction à Wallonie-Bruxelles International (WBI) de modifier une partie de l’accord de coopération. Vous comprendrez certainement que l’analyse de notre portefeuille de projets est encore en cours et il va de soi que nous tenons compte des événements sur le terrain pour mener le dialogue avec le pouvoir fédéral de manière à ce que nos actions aillent dans le même sens.

Quant au règlement de la procédure «article 96», je tiens à évoquer certains points relatifs à la condition de l’opinion publique au Burundi. Nous devons en effet garder à l’esprit que cette dernière est aujourd’hui le produit de nombreuses manipulations. Cela peut arriver aux opinions publiques, même dans des démocraties bien formées. Imaginez dès lors la situation quand les canaux et contenus de communication sont aux mains de quelques sources seulement ! Nous avons examiné la manière dont la presse indépendante et la société civile réagissent. Nous avons constaté l’impossibilité de remplir actuellement des missions d’information au sens où nous l’entendons. Nous sommes confrontés à des atteintes graves à la liberté d’expression. Exprimer une opinion dans pareil contexte est évidemment important.

Nous nous sommes engagés à promouvoir ces principes de liberté par l’accord bilatéral signé avec le Burundi en 2006. Cet objectif figurait même au cœur du dispositif de l’accord! J’ai donc demandé à WBI d’examiner les propositions qui lui seraient adressées et qui nous permettraient de contribuer avec d’autres bailleurs internationaux à la restauration d’une presse et de sources d’information indépendantes dans le pays. Il s’agit d’une approche pragmatique qui se fonde sur la situation sur le terrain. Parmi les pistes à l’étude, il y a un projet d’équipement d’une radio mobile au départ des pays frontaliers du Burundi. Nous avons également des projets plus spécifiques que nous voulons voir soutenus par la francophonie internationale. On a par exemple décidé cet été, sur la base des dispositions du chapitre 5 de la déclaration de Bamako, de mettre le Burundi «sous observation».

La Commission politique de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a entendu le 11 septembre dernier le rapport de Pascal Couchepin, envoyé de la secrétaire générale dans la région des Grands Lacs, à l’issue de sa deuxième mission qui s’est déroulée du 6 au 9 septembre. Son constat est identique à celui de tous les autres observateurs quant au non-respect des principes les plus élémentaires lors des élections et à la persistance d’une violence dont on a pu encore percevoir ce week-end l’ampleur puisqu’on a évoqué le chiffre de quinze morts. Cet envoyé spécial va transmettre ses recommandations à la secrétaire générale, mais on peut déjà supposer qu’il plaidera pour le maintien par l’OIF de la mise sous observation du Burundi et pour la poursuite de sa participation à l’effort général en vue d’évoluer dans le sens du dialogue. Nous ne pouvons agir autrement que par la conviction. Il faut donc continuer à dialoguer avec le pouvoir en place quand bien même nous ne sommes pas d’accord avec ses orientations. Évidemment, cela ne signifie pas que nous devons approuver ses positions!

Le soutien à la société civile est particulièrement important et nous ne pouvons pas nous permettre la moindre ambigüité dans nos contacts avec le pouvoir en place. Notre message doit être clair et ferme. C’est ce que je pense avoir fait dans l’analyse critique des faits que je biens de vous livrer. Je veillerai à poursuivre notre action en ce  sens et, pour conclure, sachez que nous aurons dans les jours qui viennent, une session du Conseil permanent de la Francophonie et la Conférence interministérielle de la francophonie qui vont se tenir à Erevan du 9 au 11 octobre prochain. La Fédération Wallonie-Bruxelles va maintenir sa position, déjà exprimée en mai dernier, conformément d’ailleurs à la résolution que notre parlement a soutenue. Nous sommes donc des militants d’une cause qui me paraît non pas perdue, mais extrêmement compliquée, celle de la liberté d’expression au Burundi, pays à très grand potentiel. Nous disposons d’outils de coopération et de développement que l’on doit affûter, en fonction des critères qui ont fortement évolué depuis 2006 et notre convention de base, mais qui restent aujourd’hui encore au «cœur du cœur». Il est primordial d’avoir le soutien de la société civile par tous les moyens qui nous sont donnés.

Réplique de Mme Véronique Waroux. Monsieur le Ministre-Président, je perçois votre engagement et votre lucidité par rapport à la situation sur place, notamment, en ce qui concerne l’influence sur les pays limitrophes. Vous parlez de poursuivre le dialogue. Le problème, c’est que le ministre détourne les rencontres, il met non pas le texte, mais la photo. Il s’accorde une légitimité en disant qu’il rencontre des personnalités importantes. D’où la difficulté d’avancer dans ces circonstances. Par ailleurs, faire passer l’aide à la société civile par des organisations non gouvernementales est certainement une très bonne piste pour éviter que l’argent ne soit réquisitionné, l’opinion publique faisant l’objet de nombreuses manipulations et la presse indépendante étant devenue inexistante. Cette orientation est vraiment fondamentale.

Avec les semaines et les mois qui passent, la violence qui sévit et l’importante pauvreté qui règne dans ce pays, peut-être assistera-t-on, à un moment, à une réaction interne qui mettra une pression sur le président. Nous comptons toutefois sur vous, Monsieur le Ministre, pour poursuivre ces mises sous pression.

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