Rapport Attali sur la Francophonie

Question de Mme Véronique Waroux à M. Rudy Demotte, ministre-président, intitulée « Rapport Attali sur la Francophonie »

Mme Véronique Waroux : Fin août dernier, on a découvert le rapport de M. Attali : « La Francophonie et la francophilie, moteurs de croissance durable », présenté par l’auteur au président français. Même si ce rapport a été rédigé dans une optique franco-française, nombre de réflexions et de propositions sont transposables à la Belgique francophone et peuvent favoriser une meilleure prise en compte de l’atout linguistique francophone dans les stratégies de développement économique international.

Le rapport est fondé, en particulier, sur le constat que deux pays partageant des liens linguistiques tendraient à échanger environ 65 % de plus que s’ils n’en avaient pas. Il s’agit donc d’un élément stratégique d’attractivité, qu’elle soit économique ou autre. Dès lors, il est de l’intérêt des régions de rechercher des synergies entre ces politiques et les autres composantes de la politique extérieure comme le rayonnement culturel et linguistique. La Fédération Wallonie-Bruxelles et la Région wallonne consacrent chaque année à la Francophonie des moyens considérables qui doivent se traduire par des avancées dans les valeurs universelles que nous promouvons, des retombées effectives en faveur de la coopération au développement et des opportunités pour nos opérateurs, économiques et autres. À la lecture du rapport, nous avons été particulièrement interpellés par la proposition de remplacer l’Organisation internationale de la Francophonie par une Union économique francophone, sur le modèle de l’Union européenne. Cette idée laisse d’autant plus perplexe qu’elle ne fait l’objet d’aucun développement. On peut douter de sa praticabilité dans des pays partiellement francophones comme la Belgique, la Suisse ou le Canada, mais également de la création d’un guichet distinct pour les francophones dans les aéroports et l’apparition de la mention « Union francophone » sur les passeports nationaux. Notre groupe souhaite rappeler son attachement au rôle de la Francophonie et à sa vocation de base qui est notamment la promotion de la langue française et de la diversité culturelle, le soutien à l’éducation, à la formation et à la recherche et la promotion de la paix, de la démocratie et des droits de l’homme. Une récente proposition de résolution de notre parlement entend à juste titre continuer à investir prioritairement dans les domaines que la Fédération Wallonie-Bruxelles considère comme essentiels et qui croisent les enjeux politiques. Cet investissement doit avoir un impact concret sur le terrain et favoriser une plus grande implication de la société civile. Enfin, la Fédération WallonieBruxelles doit plaider en faveur du développement d’une stratégie qui cible des actions complémentaires à nos actions bilatérales et qui participe à la visibilité de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Précisons également que, même si ce n’est pas sa vocation initiale, il est utile pour la Francophonie de mettre en œuvre une stratégie économique, à la condition qu’elle s’inscrive au service des fondements de base l’OIF, d’ailleurs fortement liés aux compétences de la Fédération WallonieBruxelles. Quel jugement portez-vous, monsieur le ministre-président, sur le contenu du rapport Attali ? Que pensez-vous de l’idée d’une Union économique francophone en lieu et place de l’OIF ? Quelle attitude la Fédération Wallonie-Bruxelles prendra-t-elle lors du sommet de l’OIF ? Des contacts préalables sont-ils prévus avec nos partenaires français ?

Réponse de M. Rudy Demotte, ministre-président : Madame, monsieur, il s’agit d’un vaste débat. Dans vos deux interventions, il y a une légère confusion sur deux points complémentaires mais distincts. D’une part, il y a le rapport Attali, document connu, résultat d’une commande du président de la République française. D’autre part, au sein de l’OIF, un groupe travaille sur la stratégie économique de la Francophonie. L’un peut reprendre l’autre mais ils sont distincts l’un de l’autre. En tant que francophones de Belgique, nous avons été associés à la discussion sur la stratégie économique de la Francophonie. La semaine dernière, nos diplomates se sont exprimés à une réunion de concertation. On a également entendu M. Attali qui a présenté son rapport. Celui-ci n’est toutefois ni une démarche pro-OIF, ni le résultat d’une demande de celle-ci mais bien une commande du président de l’État français. Vous distinguez ainsi l’asymétrie des niveaux d’analyse et de proposition. Que puis-je dire à ce stade ? L’Organisation internationale de la Francophonie rassemble 77 gouvernements, 57 membres effectifs et 20 observa- ( 7 ) CRIc No3-RI1 (2014-2015) teurs. Ces membres considèrent l’enseignement, la culture et l’usage de la langue comme des ferments essentiels, mais le débat sur la place de l’OIF dans l’économie et sur la place de l’économie dans l’espace francophone leur tient tout autant à cœur. Ils veulent que le développement économique soit centré sur l’humain. Voilà la teneur du cahier de mission formulé par le groupe de travail. Les éléments abordés sont le renforcement de l’offre de formation professionnelle pour accompagner l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes, l’encouragement de l’usage du français comme vecteur d’échange des connaissances en valorisant la diversité des cultures, le soutien à l’esprit d’innovation dans le monde francophone et la création culturelle et artistique, y compris dans sa dimension économique. Ces points seront à nouveau à l’ordre du jour du sommet de Dakar qui aura lieu le 29 et le 30 novembre. Je voudrais à présent émettre quelques considérations sur la démarche de M. Attali. Il est un auteur prolifique et indéniablement très intelligent. Ses cinquante-trois propositions s’inscrivent dans deux catégories distinctes. Certaines se retrouvent au cœur de la demande du président Hollande. Elles portent sur le positionnement de la France dans l’usage de la francophilie aux fins de retombées économiques. D’autres portent sur les opportunités pour les tiers de la francophonie internationale. Je caricature la caricature mais vous voyez qu’il y a deux étages à la réflexion. Quid de la France dans le processus ? Et quid des autres ? Ces questions ont fait l’objet d’un premier tour de table dans l’exposé limité dont j’ai parlé. J’ai bien senti de la part des membres un a priori. Ils sont réservés. Ils voudraient avant tout que l’appropriation soit collective. Je ne m’exprimerai pas dans des termes moins sibyllins car je ne voudrais pas être désobligeant mais c’est bel et bien ce qui ressort des premiers échanges à propos du rapport. Je souhaite m’exprimer à titre personnel. Je considère que la Francophonie se positionne avec intelligence dans les matières économiques. Cependant, il faut immédiatement poser un certain nombre de balises et celles-ci sont avant tout institutionnelles. Selon M. Attali, les accords de coopération renforcés représentent un des vecteurs de cette nouvelle politique. Nous savons ce que cela signifie en droit européen et nous imaginons ce que cela signifierait en droit international. Á titre d’exemple, il suffit de penser aux accords multilatéraux liant des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. Dans sa formulation, la proposition de M. Attali ne donne aucune garantie. Elle ne définit pas avec précision la nature des moyens à utiliser. Elle n’envisage pas qu’ils puissent, à un moment donné, entrer en contradiction avec les priorités absolues de l’Espace économique européen. Autrement dit, je pense que toute opportunité est bonne à saisir, dans une logique d’équilibre et de respect des partenaires, sans violer pour autant l’esprit de libre marché de l’Union européenne qui préside à la construction de notre économie. Il s’agit aussi de garder à l’esprit la problématique engendrée par l’asymétrie du mode de fonctionnement imposé par les accords de coopération dits renforcés. Si l’Union européenne conclut des accords de coopération renforcés, elle le fera en se fondant sur une communauté d’intérêts de pays dont les situations socio-économiques sont relativement proches. Même si on estime qu’il existe des diffé- rences entre les pays d’Europe centrale, de l’Est et nous, elles sont incommensurablement plus petites que celles qui nous séparent de la plupart des pays membres de l’Organisation internationale de la Francophonie. Les tensions socio-économiques qui existent entre les plus riches des pays de l’OIF et les moins développés en termes économiques et stratégiques ne sont pas de même nature. Il faut donc avoir à l’esprit que la stratégie appliquée dans ces pays doit être fondée sur une approche consensuelle. Dans son exposé, M. Attali ne parle pas des États qui font uniquement partie de l’OIF. Il comptabilise les apprenants du français parmi les locuteurs de la langue. Il cite l’Inde qui compterait un million d’apprenants et la Chine qui en compterait deux cent mille. Je ne dispose pas de travaux scientifiques qui permettent de confirmer la véracité de ces chiffres et d’en tirer des conclusions sur le plan économique. Est-ce parce qu’on apprend le français qu’on entre dans le réseau susceptible de renforcer l’économie de la Francophonie ? J’aimerais adhérer à cette conclusion optimiste mais rien ne me permet d’affirmer qu’il en est ainsi aujourd’hui. Je terminerai par une remarque car je ne veux pas échapper au débat idéologique avec vous, monsieur Crucke. Je ne pense pas qu’économie et politique s’opposent. D’ailleurs Braudel, avec son approche systémique, reconnaît le rôle de l’économie. Marx, lui-même, considérait que la base économique primait sur la superstructure. Aujourd’hui, il n’y a d’autre enseignement pour nous que celui d’une obligation de résultats. Il est impensable de faire de l’institutionnel sans une machine économique fonctionnelle. Cette leçon impose la modestie idéologique quel que soit son bord.

Réplique de Mme Véronique Waroux : Monsieur le ministre-président, je vous remercie pour votre réponse. Votre rappel de l’obligation de résultats est essentiel. Nous devons nous y atteler en priorité.

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