Reconnaissance de la Palestine : une occasion manquée par la majorité au fédéral

Depuis mai 2015, avec mes collègues Sénateurs cdH François Desquesnes, Christophe Bastin et Bertin Mampaka, je défends le dépôt d’une résolution qui permettrait la reconnaissance officielle de l’Etat palestinien par la Belgique. Après avoir attendu deux ans pour que le texte du cdH soit enfin fixé à l’agenda en commission, la majorité s’est empressée d’évacuer toute discussion sur ce sujet devenu gênant. Je m’interroge : Quel pourcentage du territoire palestinien a été illégalement colonisé entre mai 2015 et aujourd’hui ?. Je déplore cette nouvelle occasion manquée alors même que la situation sur place ne cesse de se dégrader (tensions croissantes, poursuite de la colonisation,…) et que la résolution portée par le cdH garde toute son actualité.

De plus, l’argument de la majorité selon lequel la reconnaissance des états est une prérogative exclusive du fédéral, n’écarte en rien la compétence du Sénat pour se prononcer sur un telle résolution, bien au contraire. Pour rappel, les Parlements wallon, bruxellois, et de la Fédération Wallonie-Bruxelles avaient adopté des résolutions invitant à la reconnaissance de l’Etat palestinien, en décembre 2014 et janvier 2015.

La majorité fédérale s’était alors empressée de voter son propre texte à la Chambre en février 2015, un texte sensiblement différent de celui des Régions. Les entités fédérées partageant des compétences en relations internationales, une tentative de rapprochement des différents textes aurait eu tout son sens à travers des discussions au Sénat.

Enfin, alors que j’ai pu constater de visu la situation sur place il y a quelques jours encore, je ne peux me contenter de la justification de la majorité selon laquelle la résolution votée à la Chambre il y a deux ans et prônant une reconnaissance « au moment le plus opportun » serait suffisante. Visiblement, pour la majorité fédérale, le moment opportun n’était pas davantage aujourd’hui qu’en 2015. Une nouvelle occasion de s’en laver les mains, donc.

Voici le lien vers le communiqué de presse qui a été envoyé par le cdH aujourd’hui. Je vous invite également à lire le texte intégral de mon intervention de ce jour en séance plénière, retranscrit ci-dessous.

Madame la Présidente,

Chers collègues,

Je viens ici vous raconter mes vacances de Pâques.

Je les ai passées en touriste opportunément guidée en Palestine. J’avais envie de « mettre à jour » mes connaissances sur ce pays que j’ai découvert il y a quelques années et je voulais constater de visu comment la situation avait évolué.

A l’époque, en 2011, j’en étais revenue avec la plus vive émotion et un immense sentiment de honte de notre immobilisme vis à vis des Palestiniens.

J’avais découvert leur quotidien. Derrière les multiples murs érigés par Israël. L’humiliation constante des passages aux check points, les coupures d’eau et d’électricité, les déchirures familiales, les conséquences en matière de santé et d’éducation, les grillages pour protéger les habitants des pierres et des déchets jetés par les colons, l’isolement. Et de l’autre côté des murs, la peur des attentats.

Il est impossible de percevoir l’oppressante réalité tant que nous n’y sommes pas confrontés.

En ce début du mois d’avril, mon séjour en Palestine et Israël m’a permis de constater que les choses ont évolué.

De mon analyse personnelle, je dirais que le drame est mieux emballé. J’ai retrouvé avec la même émotion les professionnels, journaliste, artistes, médecins, professeurs, commerçants, et certains jeunes rencontrés 6 ans plus tôt, qui tiennent tant bien que mal, qui luttent au quotidien pour maintenir la paix.

Désormais, on semble traverser plus facilement des Check points, en tout cas c’était le cas de notre bus de touristes. On bâtit énormément partout, en Palestine mais aussi et surtout dans de nouvelles colonies illégales. On roule moins bien. Israël et la Palestine sont étranglés par les embouteillages.

Nous étions présents durant la semaine de Pâques, exceptionnellement fêtée en même temps par les Catholiques, les Orthodoxes et les Juifs.
Je m’attendais à des mesures de contrôle excessives. Il n’en fut rien. Les soldats israéliens étaient bien sûr omniprésents mais sans tension particulière.

Nous avons néanmoins été sèchement bousculés par eux dans les ruelles de Jérusalem lorsqu’ils escortaient des petits groupes juifs. Le plus choquant fut le défilé de soldats israéliens escortant quelques colons qui narguaient par des gestes provocateurs les autochtones Palestiniens, à Hebron, obligeant les commerçants palestiniens à fermer leurs échoppes à leur passage.

Je dirais donc que l’emballage semble meilleur, moins choquant, une fois qu’on s’est habitué aux militaires, aux murs, aux barbelés, aux barrières et aux miradors, partout.

Notamment pour protéger ces colonies qui vivent elles aussi littéralement en cages.

Heureusement des artistes comme Banksy dénoncent ces faits en aménageant par exemple un hôtel et un musée didactique qui valent le détour, au pied du Mur, au Nord de Bethlehem. Allez donc le visiter.

Il faut continuer à parler de la situation explosive qui règne là-bas, pour notre sécurité également. Quand il n’y a plus d’espoir, les gestes désespérés se multiplient.

À cause de la guerre en Syrie, notamment, on parle moins de la Palestine. Comme si la situation était devenue plus acceptable ou moins douloureuse pour ceux qui la subissent. Sans doute en raison de cette fameuse « accoutumance » à laquelle le monde entier semble se plier face à un conflit qui s’enlise et s’éternise.

« C’est complexe », entend-on souvent dans la bouche de ceux qui préfèrent « rester neutre », faute de maîtriser suffisamment bien les différents éléments. Nous préférons détourner le regard face à ce qui dépasse l’entendement. Face à ces situations inacceptables que l’on finit pourtant par accepter par fatalisme, « Parce que c’est ainsi et que l’on n’y peut rien ». Vraiment, Mesdames et Messieurs les Sénateurs ? On n’y peut rien ?

En attendant, l’enlisement, je dirais même le pourrissement de la situation, ne signifie pas que rien ne bouge. Il se passe des choses sur ce territoire du Croissant fertile, morcelé par les hommes et les dieux.

Retournant sur le terrain ces quelques jours, je me suis concentrée sur ces changements. Je l’ai dit : Des contrôles moins visibles, plus de trafic, moins ou plu(s) de coupure de courant selon les régions.
Le changement le plus spectaculaire est la véritable guerre de l’urbanisation à laquelle se livrent les deux camps. Construire pour occuper le terrain physiquement, pour mieux affirmer sa souveraineté. Quand les textes ne suffisent plus à délimiter les frontières, c’est la loi du plus fort qui s’impose. Construire plus grand, plus imposant. Les buildings poussent comme des champignons. Une bulle immobilière palestinienne ou élargie serait-elle à craindre ? Nous avons tous vu ce reportage sur nos chaînes télévisées d’un Palestinien qui refusait de vendre son bâtiment aux Israéliens qui lui en proposaient pourtant un prix exorbitant. Parce que c’est « sa terre ». On n’en sort pas…

La véritable colère, chers collègues, c’est aujourd’hui que je la ressens, vis-à-vis de nous tous. Car je crains que, pas plus qu’en Commission, notre proposition de résolution relative à la reconnaissance officielle de l’État de Palestine par la Belgique ne trouvera de majorité pour être votée dans cet hémicycle.

Sauf miracle miraculeux.

Je ne cesse de me demander comment nous pouvons en arriver là ! A refuser tout débat démocratique sur ce sujet sensible, sous de faux prétextes. « La reconnaissance des états est une prérogative exclusive du gouvernement fédéral. » La belle affaire !
Même demander d’activer les mécanismes existants de concertation et de coopération en matière de politique extérieure entre le gouvernement fédéral et les gouvernements fédérés, ce ne serait pas de notre ressort ?
Même les auditions ont été balayées d’un revers de main par « la majorité ».
Cette mascarade ressemble à une évacuation rapide du sujet pour ne se mettre personne à dos, et, surtout, ne pas avoir à se prononcer.

Nous avions introduit notre proposition de résolution le 29 mai 2015, dans la foulée des votes du Parlement wallon le 11 décembre 2014, du Parlement bruxellois le 12 décembre 2014, et du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles le 14 janvier 2015. Nous étions à l’époque enthousiastes, portés par une fenêtre d’opportunité internationale en vue de permettre la reconnaissance de l’état palestinien.

Le 29 novembre 2012, la Palestine était reconnue Etat observateur non-membre de l’ONU, y compris par la Belgique !

Entre octobre et novembre 2014, la Chambre des communes du Royaume-Uni de Grande Bretagne et d’Irlande du Nord, le Sénat de l’Etat d’Irlande, le gouvernement du Royaume de Suède et l’Assemblée nationale française appelaient à reconnaître la Palestine comme un Etat !

Dans les Régions, nous avons pris le train en marche, pour affirmer publiquement qu’il est inacceptable qu’un pays refuse à l’autre le droit à l’existence.

Et depuis lors… Rien. Ou plutôt si, un immobilisme coupable.

Notre proposition de résolution, comme d’autres de nos collègues portant sur le même objet ou sur le soutien financier belge et européen des entités israéliennes établies dans les territoires palestiniens occupés depuis juin 1967, sont arrivés à l’ordre du jour d’une Commission Sénat le 23 janvier 2017. Nous ne sommes pas vraiment pressés… Je me demande quel pourcentage du territoire palestinien a été illégalement colonisé entre mai 2015 et aujourd’hui, deux ans plus tard ?

La fenêtre d’opportunité est passée, je le crains. Et qu’observons-nous ?

Monsieur Trump a été élu Président des Etats-Unis. Une de ses premières annonces a été de vouloir transférer l’ambassade des États-Unis en Israël de Tel Aviv, où elle est installée, comme celles de très nombreux autres pays, à Jérusalem, qu’Israël estime être sa capitale, mais que les Palestiniens revendiquent aussi comme capitale de leur futur État. La proclamation de Jérusalem comme capitale d’Israël n’est pas acceptée par la communauté internationale, qui considère que Jérusalem-Est, occupée par Israël après la guerre des Six-Jours, fait partie des territoires d’un futur État palestinien, avec la Cisjordanie et Gaza.

Deux jours après l’investiture de Trump, le maire de Jerusalem donne son feu vert à la construction de 566 logements à Jérusalem-Est, et le coup d’envoi de plans pour la construction de 11 000 logements.

Très récemment, mardi dernier, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a annulé une rencontre avec le chef de la diplomatie allemande Sigmar Gabriel, alors que l’Allemagne est un de ses plus fermes soutiens européens. Pour quelle raison ? Car ce Monsieur a refusé d’annuler ses rencontres avec des représentants de B’Tselem, qui documente les violations des droits de l’Homme dans les Territoires palestiniens occupés depuis 50 ans par l’Etat hébreu (sacré anniversaire !), et de Breaking the Silence, autre ONG israélienne qui offre sous le couvert de l’anonymat une plateforme aux soldats israéliens pour raconter leur vécu et dénoncer les agissements selon eux condamnables de l’armée. C’est vrai que les critiques, lorsqu’elles viennent de son propre camp, sont encore plus difficiles à contrer…

Ainsi donc, Monsieur Netanyahu croit pouvoir mettre son véto au reste du monde sur les rencontres qu’il est convenable ou non d’avoir. Sur les choix que l’on peut ou non faire.

Visiblement, la majorité fédérale n’a pas eu d’« autorisation » pour discuter du texte qui nous occupe aujourd’hui. Elle préfère se retrancher derrière la résolution votée à la Chambre le 5 février 2015, pour mieux éteindre celles des Régions. Un texte qui invite le gouvernement belge à reconnaître l’Etat palestinien « au moment le plus opportun »…

C’est quand exactement « le moment opportun » ? Peut-être que c’était il y a deux ans et qu’il est trop tard. Ou peut-être que c’est à chaque minute qui passe, où les Etats souverains ont l’obligation morale de mettre en œuvre un travail de sape qui rendra un jour l’existence de ce mur – comme celle d’autres – indéfendable ! Le moment opportun, c’est maintenant.

Souvenez-vous en, ainsi que de notre responsabilité collective et de votre responsabilité individuelle.

Les divergences de vue entre le Fédéral et les entités fédérées sont flagrantes dans les textes déposés relatifs à la question palestinienne et la discussion au sein du Sénat avait donc tout lieu d’être. L’une des divergences reposait, je l’ai dit, sur la notion de temps. Je vous redis ici, Mesdames et Messieurs les Sénateurs, que là-bas, le temps, c’est du sang. Du sang qui risque de couler à nouveau bientôt.

Certains d’entre vous devaient avoir eu raison de nier l’intérêt du Sénat comme lieu utile d’échanges et de réflexion. J’y croyais pourtant encore à cet intérêt, jusqu’à cette Commission où nous avons pu apprécier le jeu flagrant de la majorité fédérale écrasant les autres partis.

Peut-on encore espérer, en ce dernier instant, un moment de conscience et de réaction de votre part montrant qu’il est toujours possible de lutter contre le laisser-faire meurtrier de notre monde ?

Je vous remercie de votre attention.

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