Les risques d’escalade et de contagion de la crise au Burundi

Question à M. Rudy Demotte, ministre-président, intitulée «Crise interne au Burundi, risques d’escalade de la situation dans la région des Grands Lacs». La dernière semaine de février a remis en lumière la situation explosive au Burundi. Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, a effectué une visite sur place. Ensuite, Jacob Zuma a emmené une mission de l’Union africaine. Tous ont plaidé pour que soit entamé un dialogue inclusif à Bujumbura, entre pouvoir et opposants. Malgré ces tentatives, les premiers signes d’ouverture et les propos encourageants tenus par le président Nkurunziza au sujet de la réouverture de deux stations de radio, de la levée de certains mandats d’arrêt internationaux et de la libération de certains opposants, les atteintes aux droits de l’homme continuent à être commises chaque jour au Burundi, mais dans l’ombre cette fois.

C’est ce qu’indique un rapport de l’ONG Human Rights Watch. Les médias mainstream font encore état d’attaques à la grenade, mais des agissements beaucoup plus discrets des milices armées et notamment de la Ligue des jeunes du parti au pouvoir (Imbonerakure) sont toujours à déplorer.

Voici moins d’un mois, le Haut- Commissariat de l’ONU a envoyé des experts indépendants au Burundi pour enquêter sur les violations des droits de l’homme depuis dix mois, alors qu’on déterrait trois corps d’une fosse commune située dans un quartier contestataire du nord-ouest de Bujumbura. Nous savons par ailleurs qu’en plus d’accuser Kigali de «complot militaire» à son égard, Nkurunziza accuse Bruxelles de «complot politique», et qu’un discours antibelge se développe dangereusement dans la région.

Ces accusations envers le Rwanda, reprises par un groupe d’experts de l’ONU et par les États-Unis, tombent à point nommé pour Nkurunziza qui tente d’externaliser les raisons de la profonde crise politique dans laquelle le Burundi est plongé depuis la fin du mois d’avril, c’est-à-dire depuis la candidature du président à un troisième mandat et à son maintien au pouvoir.

Pour mémoire, plus de 400 personnes ont été tuées depuis le début de la crise. Elle a poussé 240 000 personnes à l’exil et ne fait que raviver des tensions communautaires entre Hutus et Tutsis, présentes dans la région depuis les années 1960. Lentement, la situation tourne à la guerre civile. La répression opérée par le pouvoir est sans merci. Les exécutions de partisans de Nkurunziza se multiplient et, désormais, il met de l’huile sur le feu au Sud-Kivu, arguant qu’il combat une agression extérieure alors que l’opposition à son élection est avant tout interne.

Le Collectif des femmes pour la paix et la démocratie au Burundi dénonce par ailleurs des exactions contre les femmes à des niveaux alarmants. Les viols collectifs seraient utilisés par les pseudo-policiers pour accentuer la terreur à l’égard des populations ayant le plus manifesté contre le mandat du président Nkurunziza. Ces faits font dramatiquement écho à ceux perpétrés lors du génocide au Rwanda, ou encore pratiqués couramment aujourd’hui dans l’est du Congo.

Dès lors, Monsieur le Ministre-Président, quelle est l’analyse de votre administration et du gouvernement de la Fédération sur ces risques d’embrasement généralisé au Sud-Kivu ? Dans un tel contexte, comment votre gouvernement peut-il intervenir pour tenter de rétablir un dialogue constructif, si c’est possible, entre le régime et l’opposition au Burundi ? Que peut-on attendre de la visite des chefs d’État africains mandatés par l’Union africaine ou encore de celle du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon ?

Quels partenariats notre Fédération entretient-elle avec le Burundi ? Ces coopérations sont-elles compromises par les événements récents ? Des Belges sont-ils toujours sur place ? Si oui, combien ? Leur sécurité peut-elle encore être garantie à l’heure où l’avis de voyage publié sur le site du ministère conseille aux Belges de partir tant qu’il en est encore temps ?

Par ailleurs, vous aviez déjà évoqué une action de la Fédération destinée à soutenir les médias indépendants, interdits de diffusion, à aider la propagation d’informations depuis et vers le pays ? Qu’en est-il aujourd’hui ? Nous apprenons par la presse qu’une réunion est prévue pour le début du mois de mars. Qu’en est-il ?

Réponse de M. Rudy Demotte, ministre-président. Ce n’est malheureusement pas la première fois qu’on aborde ce sujet et je crains que ce ne soit pas la dernière fois. Nous déplorons les épisodes de violence récurrents, la violation des droits de l’homme et la montée des tensions transfrontalières entre le Rwanda et le Burundi, avec sa contamination dans l’est du Congo. Il s’agit d’une configuration réellement préoccupante!

Ici, nous ne pouvons pas oublier que les racines de la tension sont effectivement au Burundi. Je peux vous dire sans ambages que nous attendons que le président Nkurunziza pose des actes et ne se limite pas seulement à des discours et des mesures de façade, telles que la libération de prisonniers qui ne sont pas liés aux tensions de son troisième mandat, la levée de 15 mandats d’arrêt internationaux sur 34 ou encore la réouverture de deux radios, elles-mêmes contrôlées par l’État.

Si je vous livre le fonds de ma pensée, je partage assez bien ce qu’a dit, le 14 mars 2016, Federica Mogherini, chargée des Affaires étrangères et de la politique de sécurité de l’Union européenne : «La situation au Burundi reste très préoccupante pour l’Union européenne, bien que nous ayons récemment entrevu quelques lueurs d’espoir. La décision prise aujourd’hui», disait-elle à propos de la procédure de consultation, «indique clairement que, pour que nos relations reprennent totalement, nous attendons qu’un certain nombre de mesures concrètes soient mises en œuvre.» Elles ne pourront pour autant être réalisées que si, sur le terrain, les choses bougent.

C’est ainsi que nous plaidons fermement pour un dialogue que nous qualifions d’inclusif. Nous ne juxtaposons pas ce dernier mot à d’autres. Nous sommes prêts à ce qu’il y ait une médiation internationale et nous voulons qu’elle s’inscrive dans le contexte précis des accords d’Arusha et que soit respectée la Constitution du Burundi, les deux étant d’ailleurs liés. Nous voulons ensuite que toute la lumière soit faite sur l’existence alléguée de fosses communes, de cas de violences sexuelles et de détentions arbitraires. Cela implique notamment l’organisation d’une enquête approfondie, impartiale et crédible.

Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, mais aussi le gouvernement fédéral qui partage ce point de vue veulent le déploiement d’experts de l’Union africaine et l’envoi d’une mission d’experts par le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme. Le rôle de notre Fédération est de soutenir un certain nombre d’acteurs, notamment la presse indépendante burundaise.

Comme je l’ai déjà annoncé, j’ai pris l’initiative d’organiser une table ronde afin d’examiner la manière la plus appropriée d’apporter un soutien, à court et à moyen terme, au secteur des médias burundais. C’est d’ailleurs dans cette logique qu’il est prévu que les principaux groupes de presse burundais se réunissent, du 22 au 24 mars prochain, en vue de définir les stratégies à mettre en place pour assurer une pluralité des médias dans le pays. Le 24 mars, les re- présentants des médias burundais vont donc présenter aux principaux bailleurs de fonds la synthèse de leurs propositions et de leurs recommandations. Étant donné l’importance du secteur des médias pour notre Fédération, je souhaite également vous convier à cette séance de restitution des travaux, qui se déroulera le 24 mars, de 14h30 à 16h30, au siège de présidence de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Tous les députés intéressés y sont donc conviés pour entendre les pistes qui ont été tracées.

Il est clair que le programme de travail bilatéral Wallonie-Bruxelles avec le Burundi, mené en application de l’accord de coopération signé en 2006, est influencé par la situation politique et sécuritaire qui prévaut actuellement dans ce pays. La plupart des projets menés avec nos partenaires burundais sont fortement ralentis, voire à l’arrêt, mais nous veillons à maintenir notre soutien aux projets menés avec la société civile et notre engagement auprès du peuple burundais dans ces heures difficiles.

Réplique de Mme Véronique Waroux (cdH). Je vous remercie pour ces informations très complètes. Il est clair que le président Nkurunziza fait quelques gestes qui ne lui coûtent pas bien cher. Par contre, poser des actes beaucoup plus concrets semble bien indispensable. Nous en sommes cependant loin! Une enquête impartiale, avec l’envoi d’experts, est en effet nécessaire. Votre soutien à la presse indépendante est très important. Plus nous serons nombreux ce 24 mars, plus notre soutien sera fort.

Enfin, j’abordai la coopération sous l’angle de la sécurité des Belges présents au Burundi. Nous nous doutons bien qu’au vu de la situation actuelle, la coopération tourne au ralenti ; le soutien à la société civile ne doit pas être du tout évident, mais il est pourtant plus que nécessaire en ces temps de guerre intérieure. Je vous remercie pour l’attention que vous portez à ce dossier et nous continuerons, malheureusement, d’y revenir.

 

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