La situation au Burkina Faso

Question à M. Rudy Demotte, ministre-président, sur le retour d’un voyage au Burkina Faso. La semaine dernière, vous vous êtes rendu au Burkina Faso pour une visite de deux jours. Les attentats qui ont été commis dans nos capitales respectives sont, en soi, une raison légitime pour se déplacer et faire part d’un message de paix et de solidarité à l’égard de l’un de nos pays partenaires. J’aurais souhaité revenir avec vous sur cette mission pour que vous puissiez nous faire part de son contenu. Tout d’abord, comment les Burkinabè se remettent-ils des attaques du 15 janvier ? Quelles sont les stratégies qu’ils ont mises en place pour éviter que de tels drames se reproduisent ? Vos échanges avec la société civile, notamment lors de la table ronde consacrée au radicalisme, ont-ils été instructifs ?

Sur le plan politique, j’ai pu lire que vous aviez rencontré le nouveau ministre des Affaires étrangères. De quelle nature ont été vos discussions ? Quelles sont les intentions du gouvernement après vingt-sept années de présidence de Blaise Compaoré ? Comment envisage-t-il l’avenir des relations entre nos deux entités ?

Outre le volet diplomatique, vous deviez également visiter plusieurs projets de coopération et rencontrer des partenaires de Wallonie-Bruxelles International. De qui s’agissait-il ? Quelles ont été vos impressions ? Comment ces partenariats vont-ils évoluer ? Enfin, vous avez dû annuler une escale initialement prévue au Bénin. Quelles étaient les visites envisagées ? Comptez-vous reporter ce voyage à une date ultérieure ?

Réponse de M. Rudy Demotte, ministre-président. Après les événements d’Abidjan, de Bamako – et nous continuons à penser à Geoffrey Dieudonné –, de Ouagadougou, tout déplacement au Sahel est indéniablement marqué par cette triste cicatrice laissée par le terrorisme mais aussi par la volonté parallèle de manifester notre compassion à l’endroit de ceux qui, comme nous aujourd’hui, ont vécu les affres du terrorisme.

L’attentat du 15 janvier à Ouagadougou a été revendiqué, dès le 17, par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). L’attaque a fait trente victimes, pour la plupart assassinées dans le même restaurant où j’ai souhaité me recueillir et exprimer notre solidarité.

Ma présence à Ouagadougou avait donc pour objectif d’apporter notre soutien à la jeune mais vigoureuse démocratie burkinabé. Comme je l’ai déclaré à la presse de ce pays, j’ai le sentiment d’avoir rencontré un président véritablement à l’écoute qui cherche à apporter par ses contacts des réponses concrètes aux problèmes de ses compatriotes.

Roch Marc Christian Kaboré, investi le 29 décembre 2015, n’ignorait rien des menaces qui pesaient sur son pays. Il a d’ailleurs pris la charge du ministère de la Défense et placé Simon Compaoré, l’un de ses proches, au poste de ministre de l’Administration territoriale et de la Sécurité. Confronté d’entrée de jeu au pire attentat qu’ait connu son pays, le président Kaboré connaît les moyens à mettre en œuvre pour lutter contre le terrorisme: le renforcement des ressources des forces de sécurité, la création d’unités antiterroristes, la reconstruction des services de renseignement. Le défi de la sécurité est évidemment central pour le Burkina Faso mais vous savez qu’en ce domaine, le rôle de la Fédération Wallonie-Bruxelles ne peut être que mineur.

En revanche, tant avec le président qu’avec le ministre des Affaires étrangères et des représentants de la société civile, nous avons pu nous entendre sur la nécessité d’effectuer un travail en profondeur sur les conditions d’éclosion du terrorisme, l’exclusion, le désespoir, les inégalités, les atteintes à la dignité humaine. Il importe de comprendre quelles défaites collectives et individuelles ont conduit à ce que les hommes n’accordent plus de valeur à leur vie ou à celle de leurs semblables. Au-delà de l’appréhension des causes politiques et géostratégiques, il faut comprendre le profil des gens qui s’engagent dans cette impasse, leurs motivations et leur psychologie.

La recherche en sciences sociales et humaines doit nous y aider, non à trouver des excuses à ce mal, mais à reconnaître quel terreau favorise l’émergence de ce radicalisme violent. La religion n’explique pas tout. Les racines sont multiples et il faut les arracher les unes après les autres afin de construire un modèle vivable pour tous.

Je continue de penser que la construction étatique est une affaire à long terme, jalonnée d’essais et d’erreurs, et que des solutions exogènes qui dépossèdent les acteurs de leur histoire produisent rarement des institutions solides et légitimes aux yeux des populations concernées.

Aussi loin des hauts et des bas des opérations Serval ou Barkhane, je trouve encourageante la constitution d’un ambitieux partenariat régional, appelé G5 du Sahel, réunissant le Niger, le Mali, la Mauritanie, le Burkina Faso et le Tchad.

Les mouvements radicaux n’évoluant pas indépendamment de tout ce contexte, la compréhension de celui-ci, dans lequel les États occupent le premier rôle, offre d’importants leviers d’action. En prenant le contre-pied de Boko Haram et de sa signification qui peut être traduite par «l’éducation occidentale est un péché», nous avons peut-être une piste de solution en insistant sur le rôle de l’éducation et de l’émancipation de la jeunesse. Là aussi, même si le président Kaboré doit faire face à l’énorme défi de la construction dans lequel tout ou presque tout est urgent, la tâche la plus ardue reste de satisfaire une jeunesse sceptique mais qui est la principale force de ce continent.

Nous avons également rencontré les membres de la direction du Balai Citoyen en écoutant leur message. Nous avons mesuré avec l’attention né- cessaire leur impatience vis-à-vis du président Kaboré. Le Balai Citoyen se définit comme un mouvement politique qui n’a pas été à l’origine d’un changement de gouvernance pour battre en retraite ensuite. Cette jeunesse qui n’est pas en quête de pouvoir surveille ses acquis et s’organise pour ne pas laisser resurgir les méthodes du passé. En cela, elle est en train de réussir une repolitisation de l’espace public à travers le contrôle citoyen de l’action publique.

Plus formellement, j’ai rencontré des représentants de la société civile et des journalistes au centre international de la presse Norbert Zongo. Ce fut d’abord pour moi l’occasion de rendre hommage à ce journaliste d’investigation assassiné en décembre 1998 dans des circonstances non encore élucidées. Le lieu était propice à un débat sur la liberté de la presse qui nous a permis de comparer nos réalités, tout en traitant du thème du radicalisme sur lequel les journalistes burkinabè sont prolixes, pleinement conscients du rôle pédagogique qu’ils ont à jouer en la matière. Pour saluer la vivacité de la presse burkinabè, j’ai annoncé l’octroi de deux bourses mensuelles de stages dans un média de la Fédération WallonieBruxelles en 2016 et en 2017.

Concernant nos accords spécifiques avec le Burkina Faso, j’ai validé la continuité de notre accord de coopération qui trouve ses racines en 1998. Je me suis entretenu avec les autorités sur l’effectivité du calendrier défini par nous en mars 2015. La sixième session de la commission mixte permanente qui a arrêté le programme de travail 2015-2017 s’est tenue du 16 au 18 mars à Bruxelles. L’évaluation de ce programme a été proposée aux autorités burkinabè pour la fin 2016 afin que la prochaine session de la commission mixte permanente puisse être planifiée d’ici la fin 2017.

Nous devions également montrer que nous avions pleinement perçu l’impact des luttes des mouvements de jeunesse pour défendre la démocratie en Afrique à Ouagadougou, devenue pour certains la capitale africaine des mouvements citoyens. Dans ce pays qui sort de 27 années de gouvernement sans partage, tout est forcément à reconstruire. Nous devons y configurer un nouvel espace de travail favorable à ses opérateurs. Quatre domaines ont été mis en avant durant mon séjour: la santé, singulièrement la santé maternelle et infantile; la formation professionnelle et technique qui permet de répondre aux besoins du marché de l’emploi; la protection de l’environnement et la lutte contre la désertification; la coopération culturelle.

Parmi les projets que j’ai pu visiter en tant que président du conseil d’administration de l’Association pour la promotion de l’éducation et de la formation à l’étranger (APEFE), je citerai l’initiative de la Grande Muraille verte pour le Sahara et le Sahel, associée au ministère de l’Environnement, de l’Économie verte et du Changement climatique. Elle offre un bel exemple de valorisation de l’expertise de la Wallonie et de Bruxelles dans le domaine de l’environnement et du développement rural, expertise qui pourrait être mobilisée dans d’autres pays de la sous-région. J’ai également pu me rendre compte du bénéfice de notre action pour les femmes, dans le cadre du programme d’appui au développement de l’irrigation (PADI) qui a permis l’implantation de techniques d’irrigation fiables, favorisant la production maraîchère et, partant, une meilleure insertion des femmes impliquées dans l’économie locale.

Au chapitre des projets culturels, bien conscient que le Burkina Faso est l’un de nos pays partenaires prioritaires les plus crédibles en la matière, j’ai voulu visiter le site des Récréâtrales, un espace d’émulation, de diffusion de spectacles, de création, d’intégration citoyenne qui tiendra d’ailleurs son festival du 29 octobre au 6 novembre 2016.

Enfin, concernant l’escale initialement pré- vue au Bénin, j’envisageais effectivement d’apporter aussi un soutien aux nouvelles autorités béninoises et singulièrement au président Patrice Talon élu le 20 mars dernier dans la transparence et dans une culture d’alternance que le Bénin cultive depuis 1991. Le Bénin a conclu avec la Communauté française un accord de coopération dès 1984, ce qui en fait notre premier partenaire en date; il occupe donc une place de premier plan parmi nos pays partenaires prioritaires. Mon souhait était notamment de me rendre sur place pour mesurer notre action dans ce pays en faveur des soins de santé. Depuis 1991, en effet, le Bénin est pour notre coopération technique à l’APEFE un terrain d’expertise médicale et de réadaptation en Afrique, expertise qui a été répliquée au Burundi en 2010 et au Burkina Faso en 2014. Nos échanges avec ce pays resteront intenses dans les années à venir.

Voilà qui résume, Madame la Députée, un jour et demi sur place.

Réplique de Véronique Waroux. Monsieur le Ministre-Président, quand on viendra encore nous reprocher que les déplacements ne servent à rien ! Vous nous donnez ici un remarquable exemple de tout ce que vous avez pu faire. Il y a tant à retenir de vos propos. On pense immédiatement au parallélisme que nous devons faire avec ce qu’ils ont subi en matière de terrorisme… Il est important de comprendre le profil des jeunes qui plongent dans le radicalisme et, comme vous le disiez, ces fameuses racines multiples à arracher. Nous connaissons les mêmes problèmes. Pouvoir dialoguer sur ce dossier est extrêmement utile.

J’ai relevé l’importance de la mise en place du G5 Sahel. C’est très intéressant. La Fédération a également un rôle intéressant à jouer pour l’émancipation de la jeunesse et dans la mise en place de coopérations avec cette jeunesse qui surveille l’installation durable d’un régime démocratique.

Je note aussi votre rencontre avec la presse burkinabè afin d’en sentir la diversité. La Grande muraille verte est également un sujet sur lequel j’aimerais revenir.

Enfin, le Bénin, premier partenaire de notre Fédération, mériterait aussi toute votre attention.

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